Le chercheur de météorites.

Sous un beau soleil hivernal, la rue Tournefort, à mi-pente de la très parisienne montagne Sainte-Geneviève, aurait presque des airs provinciaux – le calme et les vieilles pierres d’Uzès reviennent à la mémoire du passant. Au numéro 10, s’ouvre l’atelier-librairie-maison d’édition de Michel Chandeigne qui s’y est installé en 1986 après avoir vainement prospecté les locaux de l’est de la capitale [...]. L’idée consistait simplement au départ à réunir en un même lieu tout ce qu’il aimait: Lisbonne, l’édition et la typographie. Mais le beau succès de ce qui était à l’origine conçu comme «un petit coin librairie portugaise» et la découverte d’un «extraordinaire fonds inédit ou mal édité de récits de voyage écrits entre le XIVe et le XVIIe siècles» donnèrent une toute autre dimension à l’entreprise. L’éditeur hisse la grand-voile de l’enthousiasme («il ne s’agissait pas seulement de relations aventureuses, mais de la découverte d’un monde, et d’un monde vierge, d’un monde avant le saccage, la destruction et le désespoir»). La direction pour les éditions Autrement de trois ouvrages sur Lisbonne, les Découvertes et Goa satisfait aux besoins alimentaires immédiat et le destin s’en mêle: «J’ai retrouvé une de mes anciennes élèves, Anne Lima, dont je connaissais déjà les qualités. Je lui ai proposé de s’associer avec moi pour créer et diriger les “éditions Chandeigne” (l’appellation “Michel Chandeigne” étant réservée aux productions de l’atelier de typographie) et nous avons créé la Magellane, une collection de voyages historiques ; Péninsules, une collection dédiée aux trois religions historiques du monde ibérique ; et la Lusitane, une collection intermédiaire consacrée au monde lusophone où l’on peut trouver aussi bien Les Maia d’Eça de Queiroz, le chef d’œuvre de la littérature portugaise, que des livres de synthèse sur le Brésil et l’Afrique lusophone.» Les ouvrages nés de cette collaboration mêlent les plaisirs intellectuels de textes aussi rares que fondamentaux (les Voyages de Vasco de Gama, La Destruction des Indes de Bartolomé de Las Casas, Les Portugais au Tibet , etc.) à ceux des sens: qualité du papier, élégance des couvertures, soin de la composition («je m’efforce d’appliquer à l’ordinateur les principes stricts de la typographie traditionnelle»).
Notre homme a des airs d’oiseau nocturne ébouriffé qu’on aurait tiré du lit à une heure indue («Du temps où j’avais un atelier de typographie en Bourgogne, j’ai trouvé mon rythme naturel: travailler la nuit, me coucher à cinq heures du matin»). Il affiche des goûts et dégoûts très sûrs, mais aussi un solide sens de l’amitié («Avec Michel Polac, nous nous sommes aussitôt flairés comme appartenant à la même espèce d’ours et quelques convictions existentielles : «D’après les statistiques, je suis maintenant plus proche de la date de ma mort que de celle de ma naissance. Je n’ai que 43 ans, mais j’ai déjà le sentiment d’avoir franchi le col et de redescendre lentement dans la vallée.» L’œil pétille en évoquant le Naufrage des Portugais, histoire de marée de poivre et de diamants sur les côtes basques au début du XVIIe siècle, qu’il fera paraître à l’occasion du Salon du Livre, dont l’invité d’honneur est précisément le Portugal.
Oiseau de nuit, certes, mais aussi oiseau rare. Il déclare posséder le plus petit atelier de typographie au monde (4,25 mètres carrés), se proclame «le dernier des Mohicans» en raison de sa triple activité («ce qui était autrefois la norme») et, plus inattendu encore, fait référence sur son CV à ses compétences en minéralogie et en paléontologie: il a déjà vingt-sept découvertes de chutes météoritiques à son actif! Activité qui vaut métaphoriquement pour son travail de dénicheur de textes comme tombés du ciel, et qui seraient restés engloutis au fond de l’Atlantique sans la tranquille obstination du veilleur de Sainte-Geneviève.

Quel est le rythme de votre production ?

Je fais un livre par an en typographie. Quant à la maison d’édition, le nombre de livres varie selon notre humeur, celle des auteurs et notre disponibilité. L’idée est la suivante: nous n’avons pas de patron, nous n’avons pas d’employé, nous essayons de tout faire nous-mêmes, de tout maîtriser, de la composition à la correction, en passant par les relations avec les journalistes et la comptabilité. Nous considérons que l’édition est un métier, et non pas un travail, ce qui implique un engagement total et un certain rapport au temps. Nous faisons donc de 4 à 10 livres par an, avec des cas de figure très variables: un livre comme le Voyage de Pyrard de Laval, qui compte plus d’un millier de pages, a demandé par exemple des années de préparation. Mais il s’agit avant tout de préserver notre liberté: personnellement, ce qui me plaît le plus, c’est de faire de longues marches dans la montagne ou le désert, ou encore de séjourner à Lisbonne. Il y a des années où je pars longuement pour ces trois destinations, si bien que la «machine éditoriale» tourne au ralenti. Cela n’est possible que parce qu’il s’agit d’une petite structure, capable au besoin de faire le hérisson pour un temps – ce qui serait impensable si nous avions trois employés à charge et une attachée de presse.

Vous allez même plus loin dans cette volonté d’indépendance ou d’autarcie, puisque vous êtes imprimeur-éditeur-libraire, ainsi que «c’était la norme autrefois», selon vos propres termes. Vous pensez que c’est une formule qui devrait se généraliser?

Je ne suis pas sûr que tout le monde ait la capacité ou la volonté de gagner cette indépendance. Il faut savoir que pour créer ce qui n’était d’abord qu’un petit atelier de typographie, j’ai vécu quatre années en nomade – je n’avais pas de logement, vivais ici ou là hébergé par des amis. Et j’ai gardé de ces ann&