Conversation au bord du gouffre

Dans un récit poignant, le Mozambicain Mia Couto concentre les thèmes de l’amour et de la mort

Mia Couto est mozambicain. Né en 1955, il appartient à une famille portugaise qui s'était installée au Mozambique quelques années avant sa naissance. Journaliste, il a participé à la lutte pour l'indépendance avec Frelimo et est resté au pays après l’indépendance de 1975. Il est l'auteur de poèmes, de romans et de nouvelles. [...]

Bref, débarrassé de toute la pompe romanesque, le récit que publie ntaujourd'hui les éditions Chandeigne - qui a paru il y a cinq ans au Portugal - semble en même temps lourd d’un poids immense de mémoire, de passé, d’usages et de tradition. Mais tout cela est en arrière, comme une matière ancienne dans laquelle l'auteur a puisé et dont il n’a retenu que certains éléments signi?catifs, universels. La concision, ici, ne trompe pas : elle est le contraire d'une facilité, d'une désinvolture ou d'une paresse. Elle permet au contraire de tendre l’écriture, de la concentrer sur son sujet.

 

ENCOMBRANT DÉSIR

Un homme noir, ancien pêcheur, Zeca Perpétuo, et une grosse femme mulâtre, Dona Luarmina, sont voisins. « Ce n'est qu'après m'être retiré de la pêche que je me suis aperçu que je caressais des désirs pour la voisine. J’ai commencé par des lettres, des messages à distance. A cause de mes insistances amoureuses, Luarmina avait appris mille défenses. Elle me déniait toujours ses faveurs, se refusait. » Pour détourner Zeca de son encombrant désir, pour le dissuader de lui faire la cour, la femme l'invite à se souvenir : «Parlez-moi de votre passé.» Une complicité s'établit. A ce passé, à l'histoire de ses parents, de son père et de la femme disparue en mer qu'il avait aimée, il va mêler ses rêves.

« Et vous, Luarmina, vous vous rappelez votre famille ? Mais elle n'a pas répondu. Son passé était comme le futur de nos langues : il commençait à peine terminé, comme un lézard mangé par sa propre queue. Le reste se dissolvait en bruines de tristesse... »

Le dialogue de Zeca et de Luarmina se poursuit au bord de l'océan Indien. Les paroles de l'un et de l'autre prennent un accent étrange, donnant à l'histoire de chacun une ampleur inattendue, entre la prophétie et la lecture hallucinée du passé. De cet échange naît une vision du monde âpre, tragique. L'histoire de l'humble pêcheur et de sa famille prend la dimension d’un mythe, ou d'une légende. C'est comme si la vie et la mort, l'amour et la chair allaient ensemble selon une « conjugaison » mystérieuse. De même les éléments, terre, eau et feu. Et aussi le rêve, le cauchemar et l'état de veille... « Si je dors je me noie, si je veille je perds la raison. Le rêve me manque, tout ce que je voudrais c'est rêver», dit le narrateur de ce poignant et magni?que récit.

Patrick Kéchichian, Le Monde, mars 2006