Portugal, Brésil, Angola, Cap-Vert, ­Guinée-Bissau, Mozambique, Sao Tomé-et-Principe, Goa, Macao, Timor… Nombreuses sont les contrées du monde où s’illustre la littérature lusophone et où est parlée la langue portugaise (historique, idiomatique ou créole). Michel ­Chandeigne les porte haut depuis 29 ans dans le 5e arrondissement de Paris, dans sa libraire brésilienne et portugaise, décorée de drapeaux colorés, aux rayonnages débordant de raretés et de nouveautés.

À Paris et partout dans le monde, puisqu’il est contacté par beaucoup de lecteurs étrangers pour des commandes, son fonds de 9 000 références figurant parmi les exceptions du genre.

« S’ils s’adressent à nous, c’est que la plupart des historiens sont confrontés un jour aux sources portugaises de leur pays, explique Michel Chandeigne. Toute l’histoire des voyages et des explorations est essentiellement portugaise. On trouve la trace et la marque des Portugais dans plusieurs langues et dans d’innombrables civilisations, de l’Afrique à l’océan Indien, au Tibet, à la mer de Chine, au Japon, à Madagascar et bien sûr en Amérique latine, notamment au Brésil. La diaspora juive portugaise est aussi présente dans de nombreux pays, son représentant le plus célèbre étant le senhor Oliveira da Figueira, le marchand portugais de Tintin. »

« Le pionner de la diffusion de la culture lusitanienne »

Les littératures portugaise et lusophones ont donc germé aux quatre coins de la planète, chacune ayant trouvé l’écrin d’un rayonnage dans ce magasin singulier, la seule librairie étrangère à tirer son épingle du jeu dans la capitale. «Ma librairie est en effet une anomalie. Elle résiste et continue à se développer, alors qu’il n’y a plus, paradoxalement, son équivalent pour la langue espagnole, et que les librairies étrangères ferment les unes après les autresPeut-être cela vient-il de ce que la lusophonie recouvre des intérêts et des territoires extrêmement variés : la botanique, l’immigration, la gastronomie, l’Orient…»

C’est précisément dans le local autrefois occupé par son homologue ibérique, 55 mètres carrés sur la jolie place de ­l’Estrapade, derrière le Panthéon, que Michel Chandeigne s’est installé il y a trois ans, après vingt-six ans passés au 10, rue Tournefort. Là se trouve encore le siège de la maison d’édition qui porte son nom, créée en 1992 avec Anne Lima.

« Au début des années 1990, salue l’écrivain et éditeur Olivier Frébourg, Michel Chandeigne a été le pionnier de la diffusion de la culture lusitanienne en France, accompagnant l’ouverture du Portugal à l’Europe, en pleine ”movida portugaise”. À l’époque cette littérature était encore très peu traduite, hors Pessoa et la poésie. Michel Chandeigne fait partie de cette rare catégorie d’amoureux du livre ayant une vocation double d’éditeur et de libraire, tel que peut l’être José Corti. »

Les deux tiers de son fonds en version originale.

« Bonjour, pouvez-vous me conseiller une adresse de cours de portugais pour adultes ? » L’entrée des clients de la librairie, habitués, passants curieux ou visiteurs précis, s’accompagne de ­demandes très hétéroclites.

« Auriez-vous un ouvrage sur l’héritage makhuwa au Mozambique ? Ainsi que Oralidades & ­escritas nas literaturas africanas d’Ana Mafalda Leite ? » Bien sûr, Michel ­Chandeigne les a, dans son fonds constitué pour un tiers de livres en français, les deux autres tiers étant en versions originales. Des ouvrages édités à l’étranger et en France par les meilleurs spécialistes, mais aussi par ses soins.

Parmi les 180 titres du catalogue des Editions Chandeigne, aujour­d’hui pilotées par Anne Lima, il y a la prestigieuse collection « Magellane », qui réunit les récits de grands voyageurs du XIVe siècle au début du XVIIIe siècle comme Le Voyage de Magellan 1519-1522 (devenu référence mondiale), mais aussi des joyaux comme Les Maia, le grand roman d’Eça de Queiroz, La Frontière, de Pascal Quignard, qui célèbre les azulejos du palais Fronteira, Odes maritimes qui regroupe les œuvres de Fernando Pessoa, Nuno Júdice et quelques autres, la poésie de Herberto Helder, ou encore une Mythologie de la saudade d’Eduardo Lourenço.

Dans les recommandations incontournables pour s’initier à la littérature brésilienne, il y a Machado de Assis, « le premier Brésilien à lire».

Biologiste avant d'être libraire et éditeur.

Et, en bonne place sur les présentoirs, orchestrés depuis 2000 en collaboration avec Elisabeth Monteiro Rodrigues, il y a le Mozambicain Mia Couto, traduit par la jeune femme et soutenu fortement par les deux libraires, convaincus de son exception. « Il est pour moi le plus grand écrivain lusophone, défend Michel Chandeigne, le plus fascinant, faisant passer du drame au rire dans la même phrase. Il ne quitte pas la vitrine depuis dix ans, car il est l’un des rares à pouvoir toucher tous les publics. »

Six livres de l’écrivain ont paru aux Éditions Chandeigne, dont Le Chat et le Noir (2003), Tombe, tombe au fond de l’eau (2005) ou, en septembre dernier, La Pluie ébahie.

Il y a trente-cinq ans, alors que, biologiste, fort d’un mémoire de maîtrise sur Buffon, il étudiait la flore fossile du stéphanien, Michel Chandeigne n’imaginait pas se lancer dans une telle aventure, qui plus est sédentaire. À l’époque, cet amateur de voyages et de marches en montagne (qu’il réalise toujours une fois par an) sillonne le monde comme acheteur de minéraux pour le marchand et collection­neur Alain Carion ou comme chercheur de météorites, découvrant lui-même une vingtaine de chutes non répertoriées.

Il se met à la traduction pour apprendre la langue.

L’amour du Portugal viendra d’un poste de professeur de biologie, comme co­opérant militaire entre 1982 et 1984, à Lisbonne, où il se met à la traduction pour apprendre plus vite la langue. «Pour traduire Message de Pessoa, j’ai dû plonger dans l’histoire des découvertes, et j’ai trouvé en bibliothèque une terre vierge : des textes paralittéraires, des récits de naufrages, de marins, de prêtres, de marchands, saisissants par la modernité de l’écriture, pour beaucoup inédits. »

De retour en France, il veut garder un lien fort avec son pays d’adoption, et tente de les faire éditer. « Personne n’en voulait ! » Soit, il créera la collection « Magellane » et sa propre maison.

« Avec le temps, des chercheurs sont venus nous apporter de nombreux récits inédits, comme Le naufrage des Portugais sur les côtes de Saint-Jean-de-Luz et d’Arcachon, de 1627, que nous avons publié en 2000. Il raconte une tempête exception­nelle dans le golfe de Gascogne : le plus terrible nau­frage de l’histoire de la marine portugaise, 2 000 morts, sept navires coulés et des kilomètres de plages couvertes de poivre noir. »

La cartographie du XVIe siècle est sa spécialité

Michel Chandeigne est l’auteur d’une quarantaine de traductions de poésie (Eugénio de Andrade, Fernando Pessoa, António Ramos Rosa, Al Berto, Nuno ­Júdice et Sophia de Mello Breyner), de plusieurs anthologies et guides de voyages, et il a dirigé une Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, 1935-2000 (« Poésie/Gallimard »).

Aux éditions qui portent son nom, il signe textes, traductions et préfaces du pseudonyme Xavier de Castro, faisant de la cartographie du XVIe siècle sa spécialité.

Un grand passionné, pourrait-on dire ? « Une passion ne dure pas, réfute Michel Chandeigne. C’est un métier, pas une ­passion. Beaucoup de gens ont un travail, mais très peu ont un métier. Un métier, c’est quelque chose de profond, de concentré. Le sentiment d’habiter chez moi. »