L’ambassadeur de la lusophonie chez lui.

Les lecteurs familiers des éditions Chandeigne ont remarqué sur les couvertures un éléphanteau harassé et facétieux, vautré sur l’arrondi supérieur du «C» de Chandeigne. Faut-il y voir un autoportrait ? Les proches répondent par l’affirmative : outre que Michel Chandeigne a une passion pour les éléphants (il cite souvent l’aphorisme d’Alexandre Vialatte : «L’éléphant est irréfutable»), il se plaint toujours d’être fatigué. Précisément, c’est l’une des caractéristiques du pachyderme : capable d’efforts inouïs, et d’une délicatesse que nul n’attend (il ramasse sans difficulté à terre une pièce de 10 centimes), il est très vite épuisé. Il faut donc de se demander comment un homme aussi continûment fatigué que Michel Chandeigne a pu trouver l’énergie de se lancer dans des projets pachydermiques.

Le Voyage de Magellan (1519-1522) est à cet égard exemplaire. Magellan n’a pas écrit une ligne, mais ses hommes d’équipage ont laissé des témoignages circonstanciés. Personne, jusqu’ici, n’avait eu l’idée (ou la folie) de les compiler pour leur faire dire tout ce qu’ils ne disaient pas. L’édition est devenue une référence mondiale. Sous le pseudonyme de Xavier de Castro, Chandeigne a consacré cinq ans de sa vie à cette tâche dans un coin de son ancienne et minuscule librairie portugaise de la rue Tournefort (elle a déménagé place de l’Estrapade et s’est beaucoup développée). L’espace était si restreint que l’ordinateur côtoyait le tiroir-caisse. Il suffisait à Chandeigne de faire pivoter sa chaise pour passer de ses activités de libraire à celle de chef de fabrication. Il précisait qu’il était alors le dernier libraire-éditeur-imprimeur. Je ne suis jamais entré rue Tournefort, en tout cas, sans l’entendre s’exclamer, tout en repoussant son clavier : «Je suis vraiment crevé !».

Le Voyage de Magellan en deux volumes représente 2 100 pages de texte et 280 pages de notes. On y trouve toutes les cartes d’époque, tout ce que l’on sait sur les équipages, les vaisseaux, les techniques de navigation, les provisions de bouche, la pharmacie embarquée, les marchandises destinées au troc, les habits et ornements sacerdotaux pour dire la messe à bord. Malgré leur prix élevé, les deux volumes ont très vite été épuisés. Ils sont aujourd’hui réédités en un volume sur papier bible. Dans ses pires moments de doute, Chandeigne se voyait à la rue après l’impression des deux tomes. C’est sa réussite qui le laisse pantois. On trouve donc autant de fous pour s’intéresser à Magellan ? Détail en forme de truisme : aucun grand éditeur n’aurait pu payer un universitaire pendant cinq ans pour travailler, ligne après ligne, note après note, sur les récits des compagnons de Magellan.

«Saudade»

Si les enfants rêvent de devenir pompier, ou astronaute, aucun, y compris lorsqu’ils dévorent les livres (cela arrive encore), ne s’imagine éditeur. On devient donc éditeur par hasard. Le cas de Michel Chandeigne était des plus improbables. Au lycée, il était bon en maths et en sciences. Il a fait des études de biologie, avant de se retrouver professeur à Lisbonne, au titre de la Coopération. Il apprend donc le portugais, découvre Fernando Pessoa, les vieux portos, les azulejos, Amália Rodrigues, et un certain regard sur les êtres et les choses fait de distance, de dégrisement et d’une pointe d’amertume : la saudade. Un assez bon portrait intime de Chandeigne, en somme. En tout cas, le monde lusophone, de Lisbonne à Goa, du Cap-Vert à l’Amazonie, devient son univers. Peut-être y a-t-il là plus de dynamisme que la saudade ne le laisserait penser : le portugais est la seule langue qui donne accès aux aventures maritimes mythiques du passé, tout en étant celle de l’immense nation brésilienne en devenir.

Une anecdote résume le décalage entre ce monde lusophone à la fois nostalgique, bouillant et en proie à une mondialisation galopante. Claude Lévi-Strauss a raconté son voyage au Brésil de 1985. Un journal lui propose de retourner chez les Bororo du Mato Grosso, chez qui il a séjourné en 1935 et qu’il a beaucoup étudiés. Désormais, le voyage se fait en quelques heures depuis Brasília, puisqu’on a construit une piste aux abords des villages indiens. Un petit avion est mis à la disposition des Lévi-Strauss. L’appareil ne peut prendre que trois passagers et emporte aussi une amie brésilienne.